Il suffit parfois d’entrer dans un hôtel, un restaurant ou une maison pour en reconnaître immédiatement l’univers. Les couleurs, les matières, les objets et la manière dont tout est disposé donnent au lieu une personnalité particulière, avant même qu’on en connaisse le nom.
Cette façon d’envisager les espaces trouve un écho dans le travail de William Morris (1834–1896), figure majeure des arts décoratifs britanniques et du mouvement Arts & Crafts.
Designer, écrivain, éditeur et entrepreneur, Morris s’intéressait autant aux techniques de fabrication qu’aux objets eux-mêmes. Son travail traversait les textiles, les papiers peints, le mobilier, l’architecture intérieure et, plus tard, l’imprimerie.
Le Green Dining Room, une pièce pensée dans son ensemble

Au Victoria and Albert Museum de Londres, le Green Dining Room, aujourd’hui appelé Morris Room, constitue l’un des exemples les plus intéressants de cette conception du décor.
Réalisée dans les années 1860 pour le South Kensington Museum, la salle est le fruit d’une collaboration entre William Morris, l’architecte Philip Webb et le peintre Edward Burne-Jones.
Le vert profond des boiseries, les motifs végétaux, les vitraux et les ornements du plafond ne sont pas des éléments indépendants. Ils participent à la composition générale de la pièce.
Ce qui frappe aujourd’hui, ce n’est pas seulement la richesse du décor, mais la manière dont chaque intervention trouve sa place dans l’ensemble.
La salle avait pourtant une fonction très quotidienne : accueillir les visiteurs du musée pour se restaurer. Une attention considérable était donc accordée à un espace destiné à être vécu, et non simplement regardé.
Kelmscott Manor, une maison habitée par les arts

À Kelmscott Manor, dans l’Oxfordshire, l’approche est différente. Morris et sa famille ont fait de cette maison construite autour de 1600 l’un des lieux les plus étroitement associés à leur vie et à leur travail.
Les tapisseries anciennes voisinent avec des meubles, des textiles brodés, des œuvres préraphaélites et des éléments dessinés par leurs proches.
L’intérieur s’est constitué progressivement, à travers les goûts et les contributions de plusieurs personnes. Il ne s’agit donc pas d’une identité conçue d’un seul geste, mais d’un ensemble dont les différentes parties finissent par dialoguer.
La maison permet aussi de comprendre l’intérêt de Morris pour les matériaux, l’artisanat et les objets auxquels le temps donne une présence particulière.
Ce que ces lieux racontent encore au design graphique

William Morris ne travaillait évidemment pas sur des identités de marque telles que nous les concevons aujourd’hui. Faire de lui un précurseur direct du branding contemporain serait réducteur.
Mais son travail soulève une question qui reste essentielle : comment des éléments de nature différente peuvent-ils appartenir à un même ensemble ?
Pour un hôtel indépendant, cette réflexion peut concerner aussi bien la signalétique que les cartes de chambres, les menus, la papeterie, les photographies ou le site internet.
Un restaurant peut exprimer sa personnalité à travers une affiche, une carte imprimée, une typographie ou le choix d’un papier. C’est une réflexion que j’ai menée pour Le Change, à travers son identité, ses menus et son site internet. Ces supports n’ont pas besoin d’être identiques pour être reconnaissables.
L’identité ne se limite donc pas nécessairement à un signe graphique répété partout. Elle peut aussi naître de relations plus discrètes entre les formes, les matières et les images.
Du papier à l’écran

Cette attention à l’ensemble se retrouve dans les livres de la Kelmscott Press, l’imprimerie fondée par Morris à Hammersmith en 1891. Dans son édition des œuvres de Geoffrey Chaucer, publiée en 1896 avec des illustrations d’Edward Burne-Jones, typographie, marges et ornements participent à la composition de la page.
Cette question m’intéresse particulièrement dans mon travail chez Minuit d’Orsay.
Lorsque je conçois un site internet, je ne le considère pas comme un objet totalement séparé de l’identité d’un lieu. Ses photographies, sa typographie, son organisation et la manière dont les contenus apparaissent participent à la perception que l’on en a.
Mon parcours dans le tatouage nourrit aussi ce regard, notamment le bras de Thomas, inspiré d’Alphonse Mucha, que je présente sur mon blog personnel. J’ai une sensibilité particulière pour l’Art nouveau, les lignes végétales et les compositions riches en ornements. Les Arts & Crafts et l’Art nouveau sont des mouvements distincts, mais je retrouve dans ces univers une même source d’intérêt personnel : la façon dont un motif peut structurer une surface et lui donner du caractère.

C’est aussi ce qui me donne envie de travailler sur d’autres supports : affiches, éditions, menus, papeterie ou objets imprimés.
Le numérique et le papier répondent à des contraintes différentes. Mais ils peuvent prolonger une même histoire graphique, chacun avec ses propres qualités.
Plus d’un siècle après Morris, cette attention portée à l’ensemble reste une manière passionnante d’aborder le design des lieux.
À lire également : Identité visuelle et site internet, du papier aux interfaces.
Sources et lectures
Victoria and Albert Museum — The world’s first museum café, pour l’histoire du Green Dining Room et ses collaborateurs.
Kelmscott Manor — History of Kelmscott Manor et About the Collections, pour la maison et ses collections.
Victoria and Albert Museum — William Morris: literature and book design, pour la Kelmscott Press.
Library of Congress — The works of Geoffrey Chaucer: now newly imprinted, 1896.



